12 mars 2021

Une vision décennale du changement - Bonnie Brayton

 

Journée internationale de la femme 2021

 

Une vision décennale du changement

La réponse et la relance féministes du Canada

 

Un cadre des moyens de subsistance est un cadre féministe inclusif

Moyens de subsistance

Qu’est‑ce que c’est? 

Selon le Live Work Well Research Centre, les moyens de subsistance reflètent non seulement les moyens de subvenir aux nécessités de la vie, mais aussi les façons complexes dont les individus, les familles et les collectivités s’épanouissent. Le Programme des Nations Unies pour le développement utilise une définition ad hoc selon laquelle les moyens de subsistance [en anglais] sont les capacités, les actifs, les revenus et les activités nécessaires pour que les gens s’épanouissent. Ils englobent plus que le travail rémunéré. Les moyens de subsistance peuvent comprendre le travail rémunéré, le travail non rémunéré, l’agriculture de subsistance, le bénévolat, les soins, le militantisme, l’art, la mendicité, le commerce ou une combinaison de ces éléments, entre autres choses. La complexité cachée des moyens de subsistance est révélée lorsque les moyens de s’épanouir dans la vie sont remis en question, menacés ou détruits.

Source – Définition des moyens de subsistance [en anglais]

Voici qui fait suite au Sommet sur la réponse et la relance féministes auquel j’ai participé le 8 mars 2021, dans le cadre de la Journée internationale de la femme, et qui a réuni des femmes éminentes qui sont toutes des chefs de file déterminées à apporter des changements systémiques.

Il y a pour nous toutes un certain type d’urgence dans l’ombre de la COVID-19 et en raison de ce que nous savons [en anglais].

L’accès à nos bureaux est un choix délibéré ces jours‑ci, en raison de la COVID-19 et des restrictions imposées au Québec. J’ai toutefois choisi de prendre place dans la salle de classe des Jeunes en devenir pour les jeunes femmes, une place que nous partageons fièrement avec nos partenaires du Conseil canadien de la réadaptation et du travail (CCRT). Nous y parlons de ce à quoi devraient ressembler la réponse et la relance féministes du Canada pour les femmes et les filles handicapées au Canada. 

La directrice générale du CCRT, Maureen Haan, et son organisation unissent leurs efforts à ceux du Réseau d’action des femmes handicapées Canada (DAWN-RAFH Canada) dans le cadre de son initiative Vision décennale pour le changement. Élaborée en 2020 et lancée à l’automne 2021, cette initiative établit des jalons clés dans l’élimination des obstacles systémiques qui, jusqu’à présent, ont laissé près d’un quart des femmes au Canada pratiquement invisibles dans les politiques sociales et économiques, le financement et le développement.

Dans dix ans, où se trouveront les jeunes femmes qui bénéficient du soutien du programme Jeunes en devenir? À quoi ressemble cet avenir? Est‑ce qu’il suffira que ces femmes aient un emploi à temps plein pour avoir « réussi »? Comment pouvons‑nous nous assurer qu’elles s’épanouissent?

Les femmes continuent d’être handicapées par la violence

Le Canada peut s’inspirer de son récent engagement à l’égard du Plan d’action national contre la violence fondée sur le sexe, lequel prévoit que les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux collaborent avec la société civile, y compris les organisations de femmes et d’autres partenaires clés, au cours des dix prochaines années, pour lutter contre la violence fondée sur le sexe à un niveau systémique [en anglais].

Des recherches en cours révèlent des lacunes importantes en matière de prévention et de soutien qui, jusqu’à récemment, restaient incomprises. Pour que le Plan d’action national soit pleinement mis en œuvre, il est essentiel de veiller à ce que la recherche soit guidée par des valeurs intersectionnelles et axées sur la participation qui reconnaissent les capacités et l’expertise et s’en inspirent.

On commence à peine à comprendre les symptômes souvent cachés des lésions cérébrales traumatiques et acquises [en anglais] qui se manifestent chez plus de la moitié des femmes qui entrent dans un refuge ou une maison de transition (si elles ont la chance d’habiter près d’une telle maison et d’y avoir accès). On commence à établir des liens entre les taux plus élevés de démence et d’Alzheimer chez les femmes et la violence fondée sur le sexe, ce qui a des répercussions énormes et intersectionnelles sur les politiques des gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux. Les femmes ayant des difficultés d’apprentissage ou de communication, les femmes souffrant de troubles du spectre et les femmes ayant des déficiences intellectuelles ont été largement diagnostiquées à tort comme étant « folles » et ont été médicalisées et institutionnalisées. La surreprésentation des femmes handicapées qui ont été victimisées et qui vivent maintenant dans la pauvreté ou dans la rue, ce qui les conduit souvent à être criminalisées et surreprésentées dans les prisons, est une manifestation des pires résultats des politiques sociales et économiques.      

 

La façon dont nous valorisons les soins dans notre société est le premier point à l’ordre du jour de cette réponse!

Nous en avons appris beaucoup plus sur le travail non rémunéré que les femmes font toujours et font encore plus à travers le prisme de cette pandémie. Nous en avons aussi appris plus sur les nombreuses femmes qui, en première ligne, sont à la fois les héroïnes et les victimes de cette pandémie, ainsi que sur le nombre élevé de femmes âgées qui vivent (et meurent) dans des établissements de soins de longue durée. Et qu’en est‑il du nombre élevé de femmes qui prodiguent des soins non rémunérés à domicile? Car pour ceux qui ne le savent pas, la majorité des soins non rémunérés sont prodigués par des femmes vivant avec un handicap. Le travail accompli par des immigrantes noires et racialisées plus âgées et la contribution de ces femmes à l’économie sont encore méconnus et largement clandestins, ce qui les laisse pauvres et encore au front, souvent avec des handicaps au fur et à mesure qu’elles vieillissent, sans sécurité de revenu et dans une profonde pauvreté en tant que personnes âgées.

Qu’il s’agisse du revenu de base, de l’emploi, de la violence fondée sur le sexe, des soins ou du logement, les éléments croisés de l’identité des femmes sont le reflet d’une relance féministe qui repose sur un nouveau cadre reflétant un changement audacieux et progressif dans la manière d’y parvenir, avec des jalons clés et réalisables.    

 

Qui doit être au centre de la réponse et de la relance féministes du Canada?

En juin 2020, DAWN‑RAFH Canada a amorcé sa 35e année de service, voyons celle‑ci comme une année de réflexion et non de célébration, car on ne saurait ignorer les faits. Selon Statistique Canada, en 2018, les femmes handicapées représentaient 24 % de la population des femmes au Canada et la majorité des plaintes relatives aux droits de la personne (fédérales, provinciales et territoriales) étaient liées à une incapacité (suivant une tendance qui ne s’estompe jamais). On en saurait donc nier que le capacitisme systémique existait déjà, avant même que la COVID‑19 ne rende impossible de détourner le regard. Ajoutez à cela le fait que le taux d’incapacité chez les femmes autochtones et noires est supérieur à 30 % et que ces femmes sont confrontées à un racisme colonial et anti‑Noirs systémique et vous avez tous les éléments de preuve nécessaires pour déterminer qui doit être au centre de la réponse et de la relance féministes du Canada.

Dans son énoncé économique de l’automne, le gouvernement canadien s’est engagé à injecter 50 millions de dollars sur deux ans pour les femmes handicapées, les femmes noires et autochtones, les personnes LGBTQ2 et les femmes dans les régions rurales. Le moment ne pourrait être mieux choisi pour financer le développement d’une réponse féministe qui honore, reconnaît et récompense la prestation et l’obtention de soins comme une contribution fondamentale à l’économie, comme la COVID‑19 l’a soulignée avec tant de force… d’une réponse qui honore, reconnaît et récompense les choix que font les femmes dans les communautés où elles vivent et tout au long de leur vie.

 

Le gouvernement du Canada a une vision ambitieuse de notre pays

Les mécanismes de mise en œuvre et de suivi de la Loi canadienne sur l’accessibilité sont en branle, avec un préambule qui reconnaît le risque de discrimination intersectionnelle. Le gouvernement fédéral s’apprête à embaucher cinq mille personnes handicapées et a renforcé son engagement à mettre en œuvre le plan d’action en matière d’équité, de diversité et d’inclusion et l’ACS+ en tant que leviers politiques importants. 

Cette vision ambitieuse et le programme législatif qui l’accompagne exigent un engagement tout aussi fort à l’égard d’un changement fondamental dans les politiques et le développement sociaux et économiques, sans quoi elle risque de devenir la prochaine « promesse non tenue » pour celles qui ont été laissées pour compte depuis notre création il y a 35 ans.

Il nous faut donc plus qu’une vision à long terme. Il nous faut une nouvelle vision, avec un engagement entier envers tous les traités relatifs aux droits de la personne et un cadre féministe en matière de moyens de subsistance pour notre économie, un cadre qui empêche un retour à la « normale » – une économie dans laquelle l’écart salarial des femmes reste un gouffre, où notre planète est en profond déclin et où les femmes et les filles handicapées ont jusqu’à présent été laissées pour compte.  

Construisons une réponse et une relance féministes axées sur une vision de changement vers une nouvelle économie solidaire qui fonctionne pour nous tous!

 

Bonnie Brayton

Directrice générale nationale

DAWN‑RAFH Canada